Nous sommes restés huit ans dans ce logement. C’étaient des écuries, du temps de Napoléon, qui avaient été transformées en habitation. Plutôt triste comme logement, comme l’école où j’allais d’ailleurs… Je n’en garde pas un bon souvenir de cette école, mais en revanche je me plaisais bien dans ce quartier.
Il y avait une bonne entente entre les voisins, tout était prétexte pour faire la fête. Je m'étais créé mon petit univers à moi, seul, à l’écart des autres. Mes seuls copains étaient des gitans installés sur le bord du canal. A peine sortis de l’école, notre seul terrain de jeux c’était la gare. J’étais fasciné par ces locomotives à vapeur : des monstres d’acier, dégoulinants de feu, de graisse et d’eau. Avec mes yeux d’enfants j’avais l’impression que ces machines étaient d’une puissance terrifiante.

Le père Martin (c’est comme ça qu’on l’a toujours appelé) était un homme très dur. Lui non plus n’avait pas eu une vie facile. Pendant la dernière guerre, il avait été fait prisonnier et il ramassait les cadavres sur les champs de batailles du front de l’est en Allemagne. Je sais qu’il a fait deux ans de prison à cause de son frère à cette époque, et qu’il s’est également retrouvé en Allemagne, toujours à cause de lui.
C’est en prison qu’il a appris son métier : polisseur sur métaux et chromeur. Il avait le secret de faire des chromes étincelants avec des reflets d’un bleu nuit qui faisaient de lui l’un des meilleurs dans son métier. C’était sa fierté, mais plus tard il a été forcé d’arrêter car il respirait trop d’acide. Il en est mort aussi.
Un jour, de retour de colonies de vacances et à peine descendu du car, ma mère m’a annoncé que j’avais changé de nom. Je ne m’appelais plus ALBERT mais MARTIN. J’avais 9 ans ce jour là et ce fût un véritable choc. Nous nous sommes tous fait appeler Martin car le père Martin avait épousé ma mère et nous avait tous reconnus. C’est ainsi qu’il est devenu mon père devant la loi.
Chaque année nous allions en vacances dans les Vosges, chez ma tante Mathilde. Une femme d’une gentillesse et d’une douceur incroyable. Pourtant son mari était « le chef », un patriarche. Impossible de le contrarier ni de faire le contraire de ce qu’il avait ordonné ou décidé.
Je me rappelle la tristesse de ma tante dans ces moments de solitude. Je venais vers elle, elle me prenait sur ses genoux et je lui faisais de gros bisous sur les joues. J’avais droit à un gâteau et son sourire revenait comme si rien n’était arrivé. Elle avait une fille : Lucette. Je passais mon temps à me chamailler avec elle. Comme elle était un peu plus âgé que moi, elle en profitait tout le temps.
Mon oncle était l’électricien du village mais surtout de l’usine de filature. On respectait mon oncle pour son savoir et sa position. Mon rêve c’était de devenir électricien plus tard.